
Danse macabre
Année : 1944 – 1949
Technique : Email polychrome
Les péchés et les souffrances s’y succèdent à un rythme infernal qu’accompagnent les sons grimaçants que tire la Mort d’un orgue qui trône au beau milieu de l’œuvre.
Réflexion douloureuse sur une humanité dévastée, cette danse macabre n’en est pas moins porteuse d’espérance puisqu’elle renverse les valeurs usuelles de la vie et de la mort.
Alors que l’ancienne conception trouvait le « macabre » dans la mort, Robert Barriot voit le « macabre » dans la vie tandis que la mort apparait comme une délivrance, la porte ouverte sur la vie future représentée par le Christ crucifié.
Figure qui ouvre et qui clôt l’œuvre, le Christ revêt une importance symbolique forte. C’est l’innocent qui est condamné suite à la faiblesse d’un homme, Ponce Pilate, mais c’est également l’homme qui partage le mieux la douleur des hommes. L’artiste lui a enlevé sa couronne d’épines pour en ceindre la totalité de l’œuvre, englobant le Christ dans cette humanité tourmentée et soulignant sa profonde humanité.
L’œuvre enfin se clôt sur cette parole énigmatique, « Que votre volonté soit faite » qui érige la liberté de l’homme capable du pire comme du meilleur en notion fondamentale.
Cette œuvre, née des horreurs de la guerre, fut aussi celle qui, tour à tour, faillit perdre et sauva Robert Barriot. Il quitte l’Eglise de Sainte Odile en 1940 pour s’installer en zone libre à Badecon-le-Pin près d’Argenton-sur-Creuse. Ses talents de graveur furent vite utilisés par la Résistance pour reproduire des tampons de la Kommandantur nécessaires à la fabrication de faux laissez-passer. En 1944, à la suite d’un sabotage sur les lignes de chemin de fer, les Allemands organisèrent une rafle. Robert Barriot, suspecté depuis quelques temps, reçut la visite d’un officier allemand dans son atelier alors qu’il travaillait sur la danse macabre.
La scène centrale d’un officier allemand, accompagné de la mort complice, menaçant du poing un pauvre homme déjà étouffé par la mort, suffit à faire de l’artiste un terroriste. Cette scène que Robert Barriot avait tirée du néant était devenue bien réelle. L’interrogatoire fut immédiat et agressif, l’allemand dégaina son arme et la colla à la tempe de l’artiste. Mais l’officier était de ceux qui oscillaient constamment entre une conscience aigüe du devoir et un amour de la culture. Cette œuvre la toucha de plein fouet et sema le doute dans son esprit, alors que Barriot s’était mis calmement à lui parler de son œuvre, lui expliquant à mesure qu’il travaillait la signification profonde de son œuvre et de son travail. La femme de Barriot, cachée derrière la porte avec ses deux jeunes enfants, retenait son souffle.
L’officier, finalement vaincu, rangea son arme et dit à Barriot de dissimuler cette œuvre et de n’en souffler mot. Puis il partit précipitamment. Probablement conscient que sa décision pouvait le mettre en danger, il avait fait son choix « C’est sa volonté qui a été faite ». Robert Barriot n’en entendra plus jamais parler.